L’entreprise libérée, ce truc de bisounours

3 avril 2017

Depuis quelques semaines je m’intéresse aux “entreprises libérées“. Pas parce que je rêve d’un monde de bisounours où l’on travaille 4 heures par semaine et où l’on fait caca des arcs-en-ciel après avoir mangé des paillettes à midi, mais parce que j’ai le sentiment que c’est là une opportunité de résoudre des problèmes que j’ai pu observer dans de nombreuses entreprises organisée de manière “classique”. Plutôt que de gloser sur la théorie et de ce que veut dire “entreprise libérée”, je vais vous partager quelques anecdotes de ma vie professionnelle. Partons du terrain et voyons ce qui peut être amélioré, on verra ensuite si l’entreprise libérée et les nombreux concepts qui gravitent autour peuvent apporter des solutions concrètes à des problèmes concrets.

Je suis devenu développeur professionnel vers 2009. Avant ça je faisais de la manutention et des petits boulots en interim. Encore avant ça, j’obtenais en 2003 mon diplôme “DEUST métiers de la culture”, un bac +2.

De 2003 à 2009, j’ai navigué de petit boulot en petit boulot et j’ai essayé de créer un site de jeux vidéos avec des amis. Ca n’a pas marché mais j’ai appris à développer un site web à cette occasion.

Si il avait fallu me coller une étiquette professionnelle pendant cette période, cela aurait pu être «manutentionnaire». C’est en tous cas plus ou moins à ça que mon profil se résumait pour une agence d’interim.

Ca m’emmerdait déjà un peu cette histoire d’étiquette : Bac +2 dans la culture, musicien passionné, fan de philosophie et de littérature; ça me semblait un peu réducteur; mais en gommant ces points inutiles de mon CV et en cachant mon bac + 2, je trouvais du boulot.

Une étiquette, c’est pratique mais ça colle aux basques, c’est tout une cinétique qui se met en place: vous vous inscrivez dans des agences d’interim qui sont souvent spécialisées dans un secteur bien précis; et si ça se passe bien dans un job, on va vous re-proposer le même type de poste, ad nauseam.

C’est logique : l’agence sait que vous avez bien fait le boulot la dernière fois, et quand elle a le même besoin, elle rappelle les mêmes personnes.

La plupart des intérimaires avec qui j’ai travaillé qualifiaient volontiers affectueusement notre boulot de «boulot de chien». Ce n’est pas tellement le contenu de notre travail qui faisait dire que c’était un boulot de chien, c’était ses conditions et la manière dont on nous traitait. Comme des chiens donc ( D’ailleurs ne parlez pas comme ça à votre chien, vous allez le stresser pour rien ).

J’ai un ami qui travaille dans les ressources humaines, qui a fait dans sa prime jeunesse un peu d’interim pour découvrir le milieu. Si mes souvenirs sont bons, il a quitté au bout de quelques jours son poste après avoir essuyé quelques ordres de son chef prononcés sans amour, ne supportant pas qu’on lui parle "comme à un chien".

La hiérarchie de pouvoir souvent brutale et dévalorisante fait partie de ce genre de boulots. On fait avancer les tâches en ordonnant, contrôlant, dans le pire des cas en humiliant et en virant les gens car il y a toujours quelqu’un pour vous remplacer dans la plupart des secteurs, “grâce” au chômage les prétendant-e-s à nos postes ne manquaient jamais. Ferme-là ou dégage.

La beauté de la hiérarchie exercée bêtement révèle ses splendeurs les plus intimes quand la relation de pouvoir continue de s’appliquer même quand la personne dirigeante se révèle d’une incompétence crasse.

On est donc pas dans un travail collectif pour trouver des solutions ensemble; mais dans une relation basique de pouvoir entre dominants et dominés et d’asservissement des uns au profit des autres en échange d’un SMIC.

Je me rappelle encore de ces gars burinés à l’usine de Charal, rigolant pendant que j’essayais, épuisé, de traîner une peau de vache sanguinolente dans un entrepôt pour la hisser sur une palette : “J’espère que tu es plus performant avec ta copine !“. La cheffe ne trouvait rien à redire à ces bonnes vannes; et l’agence d’interim s’est contenté de me dire qu’effectivement ils savaient, avant de m’envoyer là bas, que les gens ne “tenaient pas”. Hihihi on s’amuse bien.

Dans ces entreprises, on accepte comme l’ordre naturel du réel que le travail soit un lieu de souffrance, d’aliénation, d’humiliation, et y parler de joie, de plaisir ou d’amour de son travail paraîtrait tout simplement insensé, un truc de Bisounours intersidéral chevauchant des foutues licornes du cosmos sur les anneaux de Saturne.

Quant à votre avis sur une situation, pertinent ou pas, je ne vous cache pas que non seulement ils / elles s’en foutent pas mal mais qu’en plus c’est plutôt carrément mal vu. C’est l’apanage des supérieur-e-s d’avoir des idées et de trouver des solutions.

Un jour dans une usine d’oignons, on m’a demandé de faire une palette de sacs d’oignons (jusque là c’est logique). On me demande de mettre plus de sacs d’oignons que la palette ne peut en contenir sans qu’elle ne s’effondre en la manipulant. Comme les palettes et leur manipulation ça me connaissait bien à l’époque, je fais remarquer que ça ne marchera pas. On me dit de me taire et de faire ce qu’on me demande.

Évidemment, la palette s’effondre. A votre avis, comment on réagit mes supérieures ? Je me suis fait engueulé et on m’a demandé de la refaire, telle quelle. Hihihi.

Plus tard, sur une des chaînes surgit un blocage dont j’ai oublié la nature. Je croise les bras un instant pour y réfléchir. Mon collègue m’avertit l’air inquiet “ne fais pas ça! ne te croise pas les bras, il faut que tu aies l’air occupé !” . Il me semble qu’il exagère un peu, on peut tout de même réfléchir une minute pour résoudre un problème.

Avant la fin de cette minute, une des trois cheffes chargées de surveiller les ouvriers est descendu à grandes enjambées et m’a dit littéralement “on trouve que tu te croises un peu trop les bras“.

Au même endroit, on m’avait fait trié des oignons sur une chaîne une bonne partie de la journée: il fallait retirer les oignons pourris avant de les mettre en sacs. A la fin de la journée, sans une explication, une supérieure prend tous les oignons pourris et les remet dans le circuit d’où je les avait extrait. J’avais donc passé ma journée à trier pour rien.

C’en était trop pour moi, j’ai sauté sur elle et je lui ai arraché sa charlotte de la tête en criant et je l’ai jeté par terre ( la charlotte, pas la cheffe ) puis je suis allé remettre sur une autre chaîne, ivre de colère, des trucs pourris dans les circuit de tri. Elle avait l’air sincèrement surprise et un peu effrayé, je me rappelle sa voix répétant “il est fou lui ! il est fou lui !“.

La force d’inertie des étiquettes et du quotidien peut finir par vous convaincre que vous n’êtes bon qu’à ce que vous avez fait hier, ce pourquoi on vous embauche, au fil des mois ou des années. C’est pas toujours rigolo au travail, mais on se dit que le monde du travail c’est comme ça, c’est dur, c’est pas un truc pour les châtons.

Tout ça m’évoque le concept de “l’impuissance apprise“. Wikipedia à la rescousse :

L’impuissance apprise (impuissance acquise ou résignation acquise) est un sentiment d’impuissance permanente et générale qui résulte du vécu d’un animal, humain ou non. Ce sentiment est provoqué par le fait d’être plongé, de façon durable ou répétée, dans des situations (factuellement nuisibles, mais aussi bénéfiques) en lesquelles l’individu ne peut agir et auxquelles il ne peut échapper. L’impuissance apprise se rapproche de la dépression, de l’anxiété, et du désespoir, et est corrélé à ces types de souffrances psychiques.

C’est un phénomène très facile à provoquer, cette vidéo induit ce sentiment en 5 minutes chez des élèves :


J’ai travaillé quelques mois en 2004 dans une usine qui fabriquaient des médicaments à la chaîne, je reste marqué aujourd’hui par la manière dont le travail que faisaient les gens impactaient leur vision d’eux-mêmes et de ce qu’ils étaient capables d’accomplir ou non.

Toi c’est différent, tu as fait des études, tu pourras faire autre chose”, me disait-on.

Sur notre machine, nous vissions des bouchons sur des flacons. Un seul geste, comme une machine. Toute la journée. On respirait des foutues poussières de médicaments pour la tri-thérapie pour le sida. C’était pas rien ces médicaments, les effets secondaires sont plutôt intenses. Certain-e-s en faisaient des malaises (ventre dur, saignements de nez).

Comme j’aurais aimé voir mon patron venir visser des bouchons pendant un mois.

Combien de fois j’ai souhaité qu’un président de la république propose une loi qui oblige un patron d’usine à bosser un mois par an dans son usine, en suivant la cadence qu’il impose à ses ouvrières et ouvriers.

Cette idée que celles et ceux qui prennent des décisions ne devraient jamais être complétement coupés de leurs conséquences sur celles et ceux qui les subissent ne m’a pas quitté depuis. En mon for intérieur j’appelle cette coupure trop nette entre une décision et ses conséquences pour les autres “pisser dans des chiottes qu’on ne nettoie pas“, un phénomène de société démontré par n’importe quel bar en fin de soirée.

On avait dans nos vestiaires et dans les couloirs des courbes ascendantes d’objectifs : augmenter la productivité de 10% , ou 20%. Des courbes abstraites complètement coupées de notre réalité : qu’est ce qu’on en avait à foutre, qui profitait de ces gains de productivité ?

Quoiqu’il se passe, on gagnait le SMIC. On n’avait aucun intérêt à produire plus ou à produire moins; si ce n’est qu’on faisait attention à en faire assez pour conserver notre boulot.

Bristol Meyers, ils étaient tellement sympas qu’ils luttaient contre les médicaments génériques car ça plombait leur marché. Je finissais donc par bosser pour des gens qui faisaient leur possible pour que les pauvres ne puisse pas se soigner du sida. Stylé.


Mon anecdote préférée maintenant : vers 2007 ou 2008, je travaillais dans les dépôts de Babou à Clermont-Ferrand pour charger les camions qui partaient fournir tous les magasins de France. Un boulot où nous étions encadrés par une bande de connards agressifs, parfois sans pause possible, car les camions doivent partir à l’heure.

Je me rappelle avoir dit à un des mes collègues de là-bas à l’époque qu’un jour je serai “webmaster à Paris“, parce que je codais régulièrement sur mon temps libre.

Comme j’apprenais à ce moment le développement web pendant mes loisirs, j’avais insisté auprès de mon agence d’interim pour voir si il n’y avait pas des postes un peu plus orientés vers l’informatique. Chance : ils finissent par me trouver un autre emploi à Babou : dans les bureaux juste au-dessus des entrepôts !

Un autre monde, ce monde du haut : on s’habille propre, on transpire peu, on achète et on vend, on décide, on réfléchit, le vendredi on prend son temps pour arroser les plantes, avec un petit arrosoir pour faire plus d’allers-retours au robinet, et des supérieur-e-s se gaussent du prix auquel ils réussissent à acheter les doudounes aux chinois (seulement un euro, hahaha, ça le rendait joyeux mon patron ce prix ).

Je devais créer pour Babou le magazine de « réassort » , c’est à dire prendre en photo les vêtements disponibles dans l’entrepôt puis en faire un magazine au format PDF, qui sera imprimé puis envoyé tous les vendredi à tous les magasins Babou de France pour qu’ils puissent se réapprovisionner à partir de nos entrepôts.

Et vous savez quoi ? Pour ajouter UNE image dans le magazine, je devais décaler A LA MAIN toutes les images qui suivaient. Si il y avait 200 images dans le catalogue et que par malheur il fallait en ajouter une au début, j’étais bon pour décaler 200 images. Une par une. En commençant par la dernière.

En toute logique, le mieux aurait été d’attendre le jeudi d’avoir toutes les photos avant de décaler quoi que ce soit; mais il fallait avoir l’air occupé du lundi au mercredi. Une collègue m’avait enseigné avec humour l’art de cliquer sur le fond d’écran pour avoir l’air occupée quand quelqu’un passe même si on a rien à faire : “et un petit clic sur le palmier, et un petit clic sur la mer, tu vois ?

J’étais étiqueté « manutentionnaire » , pourtant en voyant comment le catalogue était généré, c’est bien mon coeur de développeur qui s’est fissuré à ce moment là. J’ai tout de suite vu comme je pouvais automatiser ce travail, et transformer une semaine complète de travail en une journée (une heure ? ) de travail.

Tous les matins, je me rendais donc au boulot avec une clef USB et au lieu de décaler les images à la main, je codais mon logiciel d’automatisation sur cette clef USB, sans le dire à personne. J’ai fait ça en cachette. Pourquoi en cachette ? Parce qu’on nous a éduqué comme des exécutants, et que prendre des initiatives de ce genre ne se fait pas trop. Plutôt que d’en parler à mon patron, j’ai donc décidé de faire ça quand j’avais des temps morts.

D’ailleurs vous n’avez pas idée du nombre de choses dans le monde qui ont avancé en secret pendant les temps morts au boulot. Les temps morts au boulot sont les nids informels des initiatives personnelles des employé-e-s qui ont envie d’essayer ou apprendre quelque chose de nouveau.

Einstein a confié avoir “couvé ses plus belles idées” à propos de la physique quand il travaillait au “bureau fédéral de la propriété intellectuelle” en Suisse. Il existe d’ailleurs à l’ancien siège de ce bureau fédéral une plaque commémorative qui contient cette citation d’Einstein, où il identifie la “divine curiosité” et “l’esprit ludique” comme moteur du progrès.

La source de tout progrès technique réside dans la divine curiosité et l’esprit ludique du chercheur qui cogite et expérimente, tout autant que dans l’imagination créatrice de l’inventeur.

Moins doué qu’Einstein; à défaut d’avoir révolutionné les concepts d’espace-temps et de gravité pendant mes temps morts à Babou; j’ai tout de même rapidement obtenu un véritable générateur de catalogue en PHP : je n’avais qu’à uploader une image de nouvel article pour qu’il s’ajoute au catalogue au bon endroit. En prime on avait désormais un moteur de recherche par référence d’article, et on aurait même pu le mettre sur internet pour que les franchisés de toute la France le consulte en ligne plutôt que d’attendre le PDF ! C’est pas du progrès ça ?

Je venais donc de détruire mon propre emploi. Dommage, c’était une belle planque, me suis-je dit. En même temps, est ce que je ne venais pas de rendre le monde un peu meilleur ? Mon logiciel abolissait une procédure pénible, le résultat était produit 100 fois plus rapidement et aurait pu permettre de fluidifier le processus de réassort pour les magasins.

Les conséquences potentielles de cette automatisation que j’avais développé sont un exemple à la fois simple et complexe de la signification du travail et de l’emploi, de la création de la richesse, de la prise d’initiative, de ce que la direction de nos efforts apportent concrètement à l’entreprise ou au pays.

Des questions fondamentales mais peu abordées, on préfère débattre de si il faut travailler 35 heures ou 39 heures; en s’interrogeant finalement assez peu sur le contenu et l’impact de ces heures sur notre réalité collective.

Tout fier, je vais présenter à l’oral mon générateur de catalogue au patron. Conscient de la valeur ajoutée de ce que j’avais fait pour leur entreprise, j’ai envie de le vendre. Mais à quel prix ? Je lui explique ce que j’ai fait et que je veux bien le céder pour 1000 euros. Ce prix n’a aucune logique mais me paraissait énorme ! Je lui fait ma proposition d’une voix incertaine.

Il me regarde avec deux grandes billes perplexes à place des yeux, en se demandant qu’est ce que c’est que cette histoire de sous-fifre en chaussures de sécurité qui propose un logiciel d’automatisation de son catalogue, on n’y comprend rien, de quoi il parle au juste ce gus ?

Il refuse, puis j’ai été viré dans les jours qui ont suivi parce que “j’étais allé sur google” (on avait pas le droit d’aller sur internet pendant le boulot). Ils ne se sont jamais servi de mon logiciel, personne ne l’a même regardé. J’ai imprimé le code source en souvenir.